Vendredi 2 juillet 2021, départ de la 16e édition du Grand Raid Ultra Marin

Un tour complet du Golfe du Morbihan, départ et retour à Vannes. 175 km essentiellement par le chemin côtier, avec une inévitable traversée de quelques km en bateau, car trop difficile à effectuer en natation ! Plages, escaliers, pierres, racines, marais salants... au minimum une nuit à passer, peut-être deux : voilà le programme qui nous attend.

Je me suis inscrit, un peu au dernier moment, sur l’invitation de mon jumeau, mon ami Karl, à qui j’ai suggéré, en échange, de s’inscrire au triathlon de La Baule en septembre prochain. Nous y serons... J’ai temporisé, bien réfléchi et consulté mes meilleur·es conseiller·es avant de m’engager, afin de trouver un surplus de motivation. Il n’aura finalement pas fallu me pousser beaucoup !

Dans les starting-blocks ou plus exactement dans le sas de départ, pour ce qui sera ma 5e expérience sur ce type de distance, après la Diagonale des Fous à la Réunion en 2015, l’UTMB en 2016 et 2 participations sur ce même parcours en 2014 (26h30) et 2019 (37h04).
Objectif n°1 cette année, comme à chaque fois : aller jusqu’à l’arrivée, pour faire un 3 sur 3 !
N°2 : essayer de faire mieux que la dernière fois, où j’avais vraiment beaucoup souffert de la fatigue et des pieds.
Numéro 3 : si possible, en moins de 30h, ce qui serait un véritable exploit vu ma préparation peut-être un peu légère.
J’oublie d’ores et déjà la possibilité de battre mon record, on ne peut pas avoir la chance de se blesser juste ce qu’il faut à chaque fois ! Oui, parfois certains petits pépins physiques sont d’une aide précieuse pour aller plus vite, quand la marche est plus douloureuse que la course.
Et tout ça en essayant de prendre un maximum de plaisir entre les nombreux passages difficiles et coups de bambous inhérents à ce type d’épreuve.
Prêt, sans plus, mais relativement confiant et serein. Entraînement commencé un poil tard et stoppé un peu trop tôt à cause de joyeuses fêtes qui ont créé un peu de fatigue. La récupération après ces épisodes festifs prend maintenant un peu plus de temps. Le poids des années !
Je compte faire parler l’expérience et ma bonne connaissance du parcours. Moi qui n’ai pourtant que peu de cervelle, je mémorise plutôt bien les parcours, me rappelant parfaitement certains passages, associés à des souvenirs, plus ou moins bons.

Nous sommes 6 sur ce Grand Raid à représenter l’équipe du Marathon des Graves : Églantine et Hervé - qui sont alignés pour la 1re fois sur une telle distance - Laetitia, Antoine, Karl et moi.
Une équipe du MDG qui est aussi présente sur les autres courses de cet Ultra Marin : Daniel, Rémi, Alexandre et Grégory sur le Trail 58 km, Eloïse, Sylvia et Francis sur la Ronde des Douaniers 34 km.
Tout comme 2 amis métallos de Chantenay : Brice sur le Raid 100 km et Jacques sur le Trail 58 km.

Départ masqué à 19h, sur Roadgame de Kavinsky, sous les applaudissements de la foule nombreuse et en délire, massée le long du port de Vannes. Hélico et drone dans le ciel. C’est parti...

Les premiers km s’enchaînent sans difficulté : plages et sentiers, alternent avec des passages sur de petites routes bitumées. La température est parfaite pour courir. De sublimes propriétés attirent régulièrement nos yeux ébahis vers leurs belles pierres et de magnifiques jardins. Beaucoup de jolis voiliers au mouillage, au large ou sur l’estran, la mer est basse ce soir. On est bien Tintin, mais pour combien de temps ? Nous courrons relativement groupés, en binôme ou en trio, mais jamais bien loin les uns des autres, ce qui nous permet d’échanger sur nos premières sensations.
Par deux fois, nous avons la chance de retrouver nos supportrices préférées Katia et Myriam qui nous encouragent avec énergie. Toujours bien placées sur le bord de la route et dans un timing parfait, elles ont fait de cette activité de supportrice un métier. De vraies pros !

Peu avant Port Blanc (km 29) - petit port célèbre car on y embarque pour se rendre à l’Ile-aux-Moines - nous rattrapons Antoine, qui nous annonce ne pas pouvoir aller plus loin. C’était plus ou moins prévu, il est blessé depuis quelques semaines et n’a pas pu se préparer correctement.
Je suis avec Karl. Nous arrivons sur le 1er (véritable) ravitaillement. Églantine et Hervé sont arrivés quelques minutes avant nous. La rumeur court que Laetitia a aussi décidé d’arrêter. Elle n’est pas bien et n’arrive pas à suivre, ne trouve pas la motivation nécessaire pour continuer. Probablement surentraînée en vélo ces dernières semaines, car en pleine préparation pour la traversée des Alpes par les grands cols, en moins de 5 jours, fin juillet ! Un truc de malade ça aussi ! Elle a pourtant largement le niveau pour ce Grand Raid - finisheuse de la Diago des dingos en 2015 et IronWoman confirmée - mais aujourd’hui, le mental ne suit pas.

Nous allons donc poursuivre l’aventure à 4. Je repars avec Karl, peu de temps après Églantine et Hervé, qui malgré ses doutes est plutôt fringant et bien portant sur ces premiers kilomètres.
La nuit tombe, les paysages sont magnifiques de ce côté du Golfe. La pluie attend son heure.

Karl fait une pause « pour satisfaire un besoin naturel » (comme il disent à la télé), il a tout simplement envie de pisser (c’est plus clair en appelant les choses par leur nom). Je me retrouve seul pour la première fois. Je trouve mon propre petit rythme. Il fait bon. Je suis bien. Je trottine, d’une foulée à la fois rasante et aérienne (comment est-ce possible ?), évitant les pièges constitués de racines et de pierres. L’occasion de m’échapper provisoirement quelques minutes de ce Grand Raid. Je me laisse aller dans mes pensées, très bien accompagné. Première rêverie de la nuit. Pas la dernière. Petite perte de vigilance et de concentration. Paf ! Je me prends les pieds dans le tapis et évite d’extrême justesse une très belle chute, sans savoir exactement comment je me suis rattrapé. Coup de chance. Ce qui a pour effet de me sortir illico presto de mon rêve. Dommage, car je m'étais fourré dans de bien beaux bras et j’y serais bien resté ! Beaucoup de chutes, heureusement sans gravité, pour de nombreux concurrents lors de cette première soirée, dues à la baisse de luminosité et la fatigue.

Un peu plus tard, je me trompe de chemin alors que je suis en train de discuter, de je ne sais plus trop quoi, avec une gentille dame. Nous n’avons pas vu les balises phosphorescentes qui indiquent les changements de direction. Heureusement, le bon chemin n’est pas loin, légèrement en contrebas, et nous le retrouvons assez vite, juste à temps pour arriver sur le 2e gros ravitaillement tant attendu de Bono (km 53), où je retrouve Églantine, Karl et Hervé.
Fatigués tous nous sommes. Plus ou moins. Moi, plus que moins et plus que mes camarades apparemment. Églantine repart en premier, suivie de Karl et Hervé. Je temporise pour fermer les yeux 5 min et boire une soupe et un thé fumant.

Le chemin se poursuit sans réelle difficulté. Un troupeau de belles vaches nous observe dans la nuit longer sa prairie. A défaut de train, ce flot quasi ininterrompu de coureurs à l’allure de cyclopes lumineux, leur fournit un spectacle original. J’alterne marche et course jusqu’au ravitaillement de Crac’h (km 68), où je fais une petite pause de 20 min pour manger. Trempé. La pluie s’est mise à tomber depuis un moment déjà et nous oblige à courir pour lutter contre le froid. Le rythme de marche n’est pas suffisant pour se réchauffer. Églantine et Karl sont déjà partis quand j’arrive tandis qu’Hervé me rejoint alors que je suis sur le point de quitter les lieux. Il aimerait m’accompagner, mais préférerais marcher. Pas moi. Trop froid ! Il n’est pas au mieux et évoque la possibilité d’arrêter là. Pas question ! Je trouve quelques mots pour le motiver à poursuivre au moins jusqu’à la prochaine étape : la traversée en bateau vers Arzon, d’autant que les 14 prochains kilomètres pour y arriver sont assez roulants. Il va le faire...

Il pleut toujours, ça n’arrête pas. Les chemins sont boueux mais restent praticables, les jambes tournent encore. Ça se passe plutôt bien, mais je ressens déjà beaucoup (trop) de fatigue.
Arrivée à Locmariaquer (km 82) au petit matin, peu après le lever du soleil, dans une humidité qu’on pourrait qualifier de normande ;-)
Embarquement sur un Zodiac pour une traversée de 10 min vers Arzon - Port Navalo, assis en boule dans le fond du pneumatique. Ça tape un peu avec le petit clapot généré par le courant très fort à cet endroit. C’est ici que le Golfe, cette petite mer - qui a donné son nom au Morbihan - se remplit et se vide plusieurs fois par jour au fil des marées. Il ne fait toujours pas bien chaud ! Je ferme les yeux 5 min, engoncé dans mon gilet de sauvetage, régulièrement aspergé par de petits paquets de mer rafraîchissants. Je débarque à 7h, après pile poil 12 h de course.

Je repars tranquille, un peu rouillé, sur un petit rythme jusqu’au gymnase d’Arzon (km 87) où je retrouve mon ami Karl qui boit la bière qu’il avait pris soin de placer dans son sac de ravitaillement. Bière sans alcool, mais personne ne le sait, ce qui a pour effet de surprendre quelques concurrents !
Karl repart le premier. Il a l’air super bien. Églantine fait la sieste avant de reprendre son chemin, tandis que je m’apprête à me reposer 20 min après avoir bien mangé, m’être séché et changé de maillot et de chaussettes.
Hervé arrive à son tour, bien fatigué et doté d’un téléphone noyé, qui n’a pas survécu à la pluie de cette nuit. Je lui prête le mien pour qu’il puisse appeler sa femme et donner quelques nouvelles, avant de faire ma petite sieste réparatrice.

Je repars. Il ne pleut plus. La température monte crescendo, l’air est chargé d’humidité. Pas les meilleures conditions pour courir, en tout cas pas mes préférées. Il fait lourd ! De plus, cette partie du parcours est une de celle que j’aime le moins, surtout à cette heure de la journée où il commence à faire chaud. C’est long, très long jusqu’à Sarzeau...
C’est alors que sur le bord du chemin, je découvre une jeune femme en train de dormir. Je m’approche et reconnais Églantine. Elle a l’air bien, paisible, je décide donc de ne pas la réveiller, mais de prendre quand même une petite photo pour son album souvenirs. Je ne le sais pas encore, mais elle en est à son 4e quart d’heure de sieste d’affilée, et s’est fait repérer par quelques coureurs, qui ne manqueront pas de lui rappeler plus tard et plusieurs fois :-) C’est ici et en ce jour du samedi 3 juillet 2021 que la légende de « la Reine de la Sieste » est née.
Peu de temps après, gros, très gros coup de mou pour moi. Je n’avance plus. Panne sèche.
Je décide de m’assoir sur un petit muret en pierre et de sortir ma botte secrète, mon aliment magique : ma petite réserve de cacahuètes en coque, que j’ai pris soin de mettre dans mon sac. Plaisir de les éplucher, de le les savourer doucement, une à une, comme à l’apéro.
Églantine apparaît alors au détour du chemin et me surprend en pleine dégustation d’arachides qui me ramènent progressivement à la vie. Elle est en larmes, petite mine, souffrant d’un très violent mal de ventre - rien de pire pour courir - et d’un gros coup au moral. Je tente de la réconforter et de faire bonne figure pour positiver. Nous décidons de repartir ensemble pour gagner le prochain ravitaillement de Sarzeau qui se fait grandement désirer. C’est interminable !
On arrive enfin. Km 120. On mange. On retire nos chaussures, pour rafraîchir nos pieds. Ça chauffe dans les godasses. Distribution de crème NOK (anti-frottements) par un accompagnateur anonyme (merci Monsieur). Nous nous accordons une petite sieste de 20 minutes dans l’herbe, mi ombre, mi soleil. Top ! On se refait une petite santé physique et morale. Églantine consulte un médecin. Ça devrait aller. Elle doit vider l’eau de ses flasques car il y a suspicion de distribution d’eau « pas très fraîche » sur un précédent ravito, ce qui pourrait être à l’origine de ses problèmes gastriques. Si c’est avéré, ce n’est vraiment pas cool du tout, mais le mal est fait !

Nous décidons de repartir ensemble. Karl est déjà loin devant, déjà arrivé au Hézo, il a donc 14 km d’avance sur nous, un peu plus de 2h. À priori, Hervé n’est pas loin derrière mais n’arrive pas encore.
On essaie de trottiner dans les descentes. On marche sur le plat et dans les côtes. On avance. Pas vite mais on avance. Je n’ai plus trop de jambes et mes pieds sont de plus en plus douloureux, comme en 2019. L’impression que tous mes os sont en miettes à chaque contact avec le sol. Il faut oublier tout ça...
Églantine souffre toujours. Je la sens régulièrement sur le point de lâcher. J’essaie de trouver les mots pour la re-motiver. Je parle sûrement trop, ce qui n’est pas dans mes habitudes, trop habitué à courir seul. Je me saoule moi-même par moment ! Elle n’est pas blessée, donc à priori pas de danger pour sa santé, c’est pourquoi je me permets d’insister. Elle serait tellement déçue de ne pas aller au bout, surtout après son très bon début de course. Je trouve qu’elle a un très gros mental. Quelques larmes par moment, mais elle tient bon, ne lâche rien. Je l’encourage, elle me supporte.

Puis pendant quelques longues minutes, peut-être même une heure, on se fait doubler par les concurrents du 58 km dont le départ vient d’être donné à Sarzeau. Je regrette de ne pas avoir vu mon ami Jacques nous dépasser, bien placé en tête de peloton, j’étais pourtant à l’affût, mais il me manquait un œil dans le dos et sûrement un peu de lucidité. Sympa de voir ces coureurs frais et véloces, mais nous sommes obligés de nous ranger sur le côté, ce qui est compliqué pour nos appuis, car le chemin est très étroit par ici, ou bien de stopper ou d’accélérer pour ne pas les gêner.
Beaucoup d’encouragements pour nous. Des bravos et des « bon courage » par dizaines, peut-être trop car je m’en viens à penser que j’en ai marre de les entendre et surtout de devoir répondre merci à chaque fois. Et aussi quelques commentaires sur mon beau maillot « Diagonale des Fous 2015 », bien (re)connu des férus d’ultra trails.
Une belle surprise sur cette portion de parcours : Antoine et Emmanuelle sont présents pour nous encourager, ce qui nous fait un bien fou.

Enfin arrivés au ravitaillement du Hézo (km 134) - que ça nous a encore paru long - il nous reste à peine 42 km à parcourir, un petit marathon. Nous sommes vraiment fatigués. Difficile de dire qui de nous deux l’est le plus. On se restaure, on dort 20 min, on essaie de retrouver des forces pour terminer ce Grand Raid.
Surprise juste avant de repartir, Hervé arrive, après avoir porté assistance à une coureuse qui s’est évanouie devant lui. Il est blessé, ne peux plus courir ni marcher. Il décide d’abandonner ici. Je n’insiste pas. Pas cette fois. C’est inutile, il est allé au bout de ce qu’il pouvait faire aujourd’hui. Bravo Hervé !

Nous repartons, tout en révisant fortement à la baisse notre estimation d’heure d’arrivée, vu le peu de force qu’il nous reste. Nous allons surtout marcher, peut-être essayer de courir sur de courtes distances pour garder le moral. Chaque minute de gagnée sera bonne à prendre pour abréger ce calvaire, mais nous n’allons pas pouvoir échapper à la 2e nuit, toujours très difficile !

Bientôt un passage devant une pizzeria d’où se dégage une bonne odeur qui donne envie de tout arrêter et de se mettre à table. Oubliant ces effluves, nous continuons notre route avant de nous apercevoir que nous nous sommes égarés. Nous sommes rapidement remis dans le droit chemin par une autochtone sans coiffe bigouden, car nous ne sommes pas en Finistère. Le parcours ici n’est pas terrible, car surtout constitué de routes bitumées et de longues lignes droites monotones. Heureusement, nous côtoyons de bien belles vaches. Le besoin de faire des pauses régulières revient vite. Grosse fatigue. L’heure est venue de ressortir les cacahuètes et de les partager avec ma partenaire.
Juste avant la tombée de la 2e nuit, une bonne, une excellente surprise : mes amis Beb et Gégé nous attendent au bout d’un chemin. Totalement inattendu ! Émotion ! J’en verserais bien une petite larme (même une grosse) mais je me ressaisis. Nous sommes presque arrivés au dernier ravitaillement de Séné, qui a été rapproché cette année, comparé à 2019, où il avait été très très long à trouver avec mon ami de galère David (5 bons km de plus soit plus de 1h de recherche). Ils nous accompagnent jusqu’à l’entrée du gymnase, avant de regagner Vannes au plus vite pour ne pas manquer l’arrivée de Karl.

Pause de plus de 2h sur ce ravito situé au km 148. Le dernier. Un bon repas. Consultation podologue : ça va, pas trop de dégâts, j’ai mal mais rien de grave, c’est pas ça qui va m’arrêter. Une petite sieste de 1h15 sur un matelas de gym avec une petite couverture qui gratte : le luxe. Il nous reste un peu plus de 27 km de nuit et à priori, la pluie nous attend dans quelques heures.
Nous repartons avec un bon moral et la sensation d’être un peu reposés, ce qui nous incite à essayer de trottiner dans les descentes, mais il n’y en a pas beaucoup ! Rapidement, la fatigue revient.
Pause de 10 minutes sur un banc en plein vent, caché derrière ma couverture de survie. Églantine préfère s'adosser à un arbre, bien à l'abri. Nous repartons pour quelques foulées avant de vite nous arrêter de nouveau sous notre premier abribus, que nous autres nantais, nous appelons aussi aubette. Moi sur le banc. Églantine allongée à même le sol. Galanterie 2.0. Une grosse fiesta dans la maison en face. Ça chante, ça chambre. Apparemment, une jeune femme aurait fait un petit vomi, pour le plus grand bonheur de ses camarades. La fête se termine et devait être bien arrosée. Les jeunes rentrent chez eux, sans même nous apercevoir. Un bénévole en maraude dans son fourgon vient nous voir pour prendre des nouvelles. Je le rassure : on se repose, tout va bien. Mais il nous faut repartir.

À peine en mouvement et sortis de notre confortable refuge, la pluie fait son apparition. D’abord légère mais déjà bien fraîche, puis très rapidement un déluge. Avec le vent fort et le peu d’abri qu’offre ce chemin côtier, elle tombe parfois presque à l’horizontale (j’exagère à peine). Je n’ai pas été trempé ainsi depuis des années.
J’ai froid. J’essaie de rire de la situation, qui d’un certain point de vue est plutôt drôle, de prendre ça pour une grosse blague. J’y arrive, me fend de quelques barres de rigolade, mais ça ne dure pas bien longtemps. Il reste encore au moins 4h avant de voir le port de Vannes et j’ai froid (je crois l’avoir déjà dit), je suis hyper fatigué.
Et Églantine aussi. Elle souffre toujours du ventre. Moi c’est les pieds. Un point commun, nous n’avons plus de jambes, ni l’un ni l’autre. Un bien beau duo !
Port Anna (km 162), un barnum pour nous mettre à l’abri, pour quelques minutes de répit, il pleut toujours à grosses gouttes. Une sympathique dame me vient en aide pour m’enfiler, ou plutôt devrais-je dire m’aider à enfiler ma couverture de survie sous mon maillot trempé, technique que je ne connais pas mais qui serait efficace. Pas simple du tout ! Sportif ! Méthode de lutte contre le froid partagée par un autre concurrent, avec plus de bonheur que moi, parce que je ne me réchauffe toujours pas. Un peu plus tard, c’est moi qui aide cette même gentille femme à remettre ses chaussures où de petits cailloux se sont glissés subrepticement.
Puis vient l’heure des hallucinations. Au petit matin, le soleil à peine levé, dans le halo de ma frontale amplifié par l’extrême fatigue, je vois ici un chat sur un banc, là un couple dans un buisson. J’en réfère à Églantine pour savoir si elle voit la même chose que moi, mais elle ne voit rien. Normal, il n’y a rien, que des feuilles, des brindilles, des ombres, des jeux de lumières et du brouillard dans ma tête.

Au bout du chemin, un nouvel abribus salvateur nous accueille, bien caché derrière un petit recoin. Je le savais. À croire que je les ai repéré avant de prendre le départ ! L’abribus, c’est mon petit plaisir ultra, que j’ai découvert à la Réunion, dans la dernière montée vers Colorado. Nous ne pouvons résister à l’appel de Morphée. On est cuit cuit cuit (mais les canaris sont toujours en Ligue 1). Mal installé et frigorifié, je ne trouve pas le sommeil, je n’arrive à rien sauf à faire un bruit pas possible avec ma couverture de survie que j’ai retiré de sous mon maillot toujours trempé. Je n’arrive toujours pas à me réchauffer, je grelotte. Pause zombie.
Puis place à la très bonne surprise du petit matin. Bertrand, supporter matinal hyper-motivé nous surprend un peu par hasard dans notre abri de fortune (photo).
La pluie a cessé. Nous repartons et constatons que d’autres coureurs sont en léthargie dans l’abribus voisin. Nous avons fait des émules ! Il reste 10 km. À ce rythme de marche lente, 2h, peut-être même 2h30, ou plus si on doit encore s’arrêter, ce qui reste tout à fait envisageable. Bertrand nous accompagne sur quelques portions de chemin, puis nous rejoint un peu plus loin, après être remonté en voiture.
Pas de difficulté sur ces chemins, si ce n’est que pendant quelques km, on s’éloigne de l’arrivée, disons plutôt qu’on part dans la mauvaise direction, vers l’est au lieu de l’ouest. Pervers ce parcours !
On se rapproche... 5 km, plus que 1h, ça n’en finit jamais. Églantine s’impatiente. Elle pense encore qu’elle ne va pas y arriver, en tout cas, c’est ce qu’elle dit. Alors là, ça m’étonnerait Mademoiselle ! On va pas lâcher ici, impossible ! On se surveille l’un l’autre : je vois qu’elle souffre toujours autant, et qu’elle m’observe du coin de l’œil, constatant que je m’endors régulièrement en marchant. Elle me propose une pause sur un des derniers bancs publics avant l’arrivée. Je refuse, pensant qu’elle le fait pour me permettre de me reposer, alors qu’en fait cette pause était pour elle. Trop tard. On attendra le prochain...
Nous retrouvons Bertrand, puis Antoine qui nous attend avec des encouragements souriants et des croissants qui eux, pour le coup, attendront. Pas question de risquer une disqualification pour assistance et ravitaillement interdit ! Ça sent bon l’écurie, ou plutôt le port. Le port de Vannes, d’où nous sommes partis il y a maintenant plus de 37h, est en vue, à portée de foulées ! Longue ligne droite. Antoine nous accompagne. Bertrand file nous attendre à l’arrivée.
Un dernier virage, en U, avant les 100 derniers mètres vers la ligne et la grande arche qui vont marquer la fin de notre Grand Raid.
Une petit tape amicale en forme de check avec Églantine, après avoir passé quelques heures ensemble à se supporter. Nous passons la ligne en marchant tranquillement, un rythme que nous maîtrisons parfaitement depuis plusieurs heures.

Récupération de la veste « finisher ». Même modèle qu’en 2019, d’un bleu différent. Dommage, elle n’a toujours pas de manches. J’en rêvais. J’ai toujours froid.
Un dernier ravitaillement, puis direction le stade voisin, pour récupérer nos sacs, nos vêtements secs et nous reposer un peu avant de rentrer dans notre fief de Saint-Gildas-de-Rhuys. La pression retombe. La marche devient beaucoup plus difficile et douloureuse.
37h et 32min d’efforts parfois intenses. J’ai fait un rapide calcul : pas loin de 9h de pauses au total pour manger et se reposer Une estimation à la bonne grosse louche : 3h de repas, 2h30 de dodo fractionné et 3h30 de mystère !

Merci à tous nos supporters ! Toute l’équipe du Marathon des Graves présente au départ et sur le bord de la route, Katia, Myriam, Gégé, Bertrand. Merci aux supporters sur les réseaux numériques dont on ne voit pas toujours tout de suite les messages SMS et WhatsApp, mes enfants Inès et Titouan, mes parents, la famille, les potes, les amis métallos Joël, Laurent, Gilles, Brice. Et tous les autres, que je ne cite pas ici mais que je n’oublie pas.
Et bien sûr, merci à mon ami Karl, sans qui cette belle et difficile aventure n’aurait pas existé. Un très grand bravo pour ta superbe performance, tout en maitrise et en gestion ! L’expérience du Président bien aidé de sa bière a parlé : 28h07 ! Un très Grand Cru Classé que ce Karl 2021 !

Pour conclure ce récit sur une note rieuse, la fiction se mêle à la réalité. Un peu d’imagination et de perspicacité sera nécessaire aux lectrices et aux lecteurs pour démêler le presque faux du tout à fait vrai.

Nous sommes en salle de repos avec Églantine. Des lits de camps et des couvertures nous attendent pour un repos tant espéré. Je suis allé récupérer nos sacs avec nos vêtements secs, enfin juste un zlip, un short et un t-shirt pour moi, j’ai oublié mon joli Coq Sportif bien chaud, idiot que je suis. Comme il aurait été bienvenu. J’ai toujours froid.
Je consulte une podologue pour refaire mes pansements aux pieds et soigner la belle ampoule qui m’a accompagné sur les 25 derniers km.
Et une bonne, une très bonne surprise derrière des panneaux occultants : des kinés. Vous savez, ces gens qui ont fait du massage une spécialité ! Impossible de résister à la tentation...
Églantine passe en premier. Je me place dans la file d’attente.
Une des 3 tables est libre. Un étiopathe vient de terminer avec son patient et attend le suivant. Le gars qui est après moi dans la file, me propose d’y aller, pensant peut-être en profiter pour me passer devant au massage. J’y vais. Naïf.
- Bonjour Monsieur.
- Bonjour, vous venez pour quoi ?
- Je ne sais pas exactement, ce n’était pas prévu. J’ai un peu mal partout en fait. Un peu surtout là derrière les chevilles, les tendons. Et le dos aussi... Mais c’est quoi un étiopathe ? (En fait, je le sais déjà un peu)
- Un peu comme un ostéo.
- Ah ok, je connais, j’en vois un de temps en temps, très gentil et très doux. Mais il me quitte bientôt pour aller travailler ailleurs.
- Bon allongez-vous, on va regarder tout ça.
Et là, le gars, sympa et plutôt beau gosse, commence à me manipuler un peu vigoureusement, surtout que mon corps est un peu en charpie et tout raide de partout. Voilà qu’il me tire avec force sur les chevilles, non sans m’avoir prévenu, pour que je ne sois pas trop surpris. Puis voilà qu’il m’écrase les cuisses et les genoux sur la poitrine sans que je n’ai rien demandé ! Je craque ! Putain le con ! C’est que ça fait moitié mal son truc !
- Allez, maintenant, mettez-vous un peu sur le côté, détendez-vous...
J’espère qu’il n’a pas la double spécialité étiopathe/proctologue ! Nous sommes au matin du dimanche 4 juillet, il est encore tôt, le moment est mal choisi pour un toucher rectal et je tiens à rester vierge avant mes 50 ans.
Oh ça sent pas bon ça, j’appréhende un peu les prochaines secondes... voilà qu’il me place délicatement dans une position inconfortable puis m’essore violemment comme une éponge en me tirant, en même temps sur un bras et une jambe ! Encore un gros crac ! Mais putain il est malade ce mec !
Et bien sûr, ça ne loupe pas, il me propose de faire l’autre côté. Je ne peux pas refuser, il pourrait se vexer. Je m’exécute. Cette 2e torsion d’essorage est tout aussi violente, peut-être plus car je suis tendu comme un string.
- Au revoir Monsieur, merci beaucoup, c’était super !

Vite, reprendre ma place dans la file d’attente, pour un vrai bon massage encore bien plus mérité maintenant, après cette violente rencontre. Pendant ce temps, mon bourreau plie ses gaules, faute de clients. Va t’en vilain ! (Je ne t’en veux pas)
Enfin mon tour, une gentille et jolie kiné, vient me chercher de sa douce petite voix.
- Bonjour Madame
- Allongez-vous sur le ventre, confortablement, mettez la tête dans le trou, détendez-vous.
- Je retire mon short ?
- Oui c’est mieux si vous voulez que je vous masse les cuisses.
Et comment que je veux !
- Je garde mon slip ?
- Oui c’est mieux, je préfère !
- Vous êtes sûr ?
- Oui Monsieur, soyez raisonnable, nous ne sommes pas seuls, regardez ce monde autour de nous.
- J’ai froid !
- Je vous recouvre le haut du corps avec ce petit plaid.
- Vous vivez seule ?
- Avec ma sœur. Ne bougez pas, je vais me laver les mains et je reviens...
T’inquiète Madame, je ne risque pas de bouger !
Une minute d’attente, je savoure ce moment, je me réchauffe déjà sous ce plaid douillet, je somnole, je suis hyper bien, mon état devient second !
Puis presque sans prévenir, deux mains douces, agiles, huilées et fraîches - elles vont pas le rester longtemps - se posent et glissent sur mes jambes meurtries par tous ces kilomètres. Le pied total !
- Je n’appuie pas trop fort ? Je ne vous fait pas mal ?
Cette douce et gentille masseuse serait-elle la femme parfaite ?
10 min passent...
- Monsieur ? (Toujours cette toute petite voix) Tournez-vous sur le dos s’il vous plaît.
- Pardon, je crois que je me suis endormi.
- C’est normal, vous êtes fatigué après tous ces efforts !
Comme elle a raison. Jolie, gentille et en plus elle est intelligente. (#jaipasledroitdedireça #groscochon #propossexiste #fiction #envraijaipasditça)
10 min repassent...
- Monsieur ? C’est terminé.
- Désolé, je crois que je me suis encore assoupi ! C’était un moment vraiment très agréable. Au revoir Madame, merci beaucoup.
Et là, une dernière fois, cette gentille petite voix :
- Avec plaisir, c’était bien mérité après cette aventure de 175 km !
- Oui, certainement la dernière !
- En êtes-vous bien sûr ?

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11 juillet 2021, J + 7 : 1re version revue et corrigée plusieurs fois déjà dans la 1re semaine. Merci à ma linguiste préférée pour la relecture et les corrections ;-)

Merci d'avoir lu jusqu'au bout, c'est un peu long, mais je n'ai pas réussi à faire plus court !

Et merci aux photographes : Bertrand, Katia, Myriam... (je n'ai pas tous les noms pour les crédits)

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